Rencontre avec Caïman – Partie I

Caïman – © Elisa Grosman

A l’occasion de la sortie de son deuxième album ce vendredi 31 octobre, intitulé Dreamcore, j’ai retrouvé Caïman dans un café du centre-ville de Lyon, afin d’en savoir plus sur son processus d’écriture et sur son parcours. Cela a été l’occasion d’une longue conversation, qui m’a décidée à publier cette interview en deux parties afin de mieux restituer et mettre en valeur son message.

Dans cette première partie, Chloé Serme-Morin nous détaille notamment la création des deux singles déjà sortis, et de son attachement aux différents langages et symboles utilisés dans sa musique.

Bonjour Chloé ! Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Je suis Chloé, chanteuse et guide spirituelle de Caïman, qui est donc mon projet musical dans lequel je compose, j’écris, je joue de la guitare et je chante, et je suis accompagnée de deux musiciens sur scène et en studio, qui s’appellent Tommy Rizzitelli à la batterie et au synthé et Clément Soto à la seconde guitare, basse, et aussi au synthétiseur. Je suis musicienne pour d’autres artistes aussi, et j’ai une partie de mon activité qui est aussi de faire plutôt des ateliers d’action culturelle avec différents publics, dans l’idée de l’accès à la culture pour tous, et d’écrire et de créer des choses avec les gens.

Sur ton premier single Dreams are ways to see dead people again, il y a ce mantra qui se répète, celui du titre du morceau, comment il t’est venu ?

Il est venu dans un moment où je m’étais isolée pendant plusieurs jours pour essayer d’écrire de nouveaux morceaux, et j’avais vraiment créé des conditions pour essayer d’être le plus possible dans ma bulle. J’avais emmené mes instruments, mon ordi, mes micros, j’étais allée dans la maison d’une pote au fin fond de l’Ardèche, et je me suis enfermée toute seule pendant quelques jours, en plein milieu de l’hiver d’ailleurs, et ce morceau-là est venu un soir… Pour certains morceaux des fois tu tires un peu le fil, c’est long à écrire ou en tous cas c’est un peu un puzzle et tu essayes plein de choses. Et il y en a certains c’est un peu comme si tu étais une espèce d’antenne qui capte des trucs de manière un peu magique !

C’est un peu spirituel !

Oui, j’ai un rapport à la musique qui est beaucoup autour de ça.

Ça se sent dans l’album.

Ce morceau-là en particulier est venu en anglais, en fait c’est surtout le riff de guitare qui a emmené une mélodie, et la mélodie qui a emmené une vibe. J’avais envie, et c’est un peu tout ce qui est derrière l’album, de partir de ce sentiment un peu onirique, quand on se réveille après un rêve qui a été super intense. Dans mes rêves, souvent j’ai pu revoir des gens qui m’ont manquée, de deuils que j’ai traversés. Je trouvais que c’était un thème de chanson très beau, et en même temps j’avais envie de garder une forme de distance avec ce thème-là, donc l’anglais est venu assez naturellement. C’est marrant, il y a une espèce de mantra qui s’est mis en place, comme si j’étais une antenne qui recevait des choses ! Et je les ai reproduites et ça m’a fait du bien en fait, de chanter cette chanson à ce moment-là, je me suis dit « Ok, on la garde comme ça ».

Et tu étais dans un état conscient ou tu étais dans un entre-deux ?

Quand-même dans un entre-deux parce qu’il était tard, c’était la nuit, j’étais au fin fond de l’Ardèche et je m’étais mise dans des conditions vraiment particulières. J’étais dans un état de conscience un peu différent.

J’ai vu que tu parlais aussi des personnes qui arrivent à contrôler leurs rêves…

Oui, pendant longtemps l’an dernier je me suis passionnée pour les « shifters », c’est comme ça qu’on appelle les personnes qui [contrôlent leurs rêves], en fait c’est une communauté. J’avais entendu un podcast des « Pieds sur Terre », qui avait fait une émission sur les ados shifters, et en fait je trouvais ça passionnant. Je pense, moi aussi dans ma musique, il y a beaucoup cet aspect de l’adolescence, de ce dont on se souvient de son adolescence, de comment on reste un peu un ado toute sa vie ! Un ado blessé en tous cas. Et les ados shifters, pour échapper à une réalité qui les mine ou qui les enferme, trouvent des moyens. C’était en l’occurrence pendant le covid, il y en a qui trouvaient moyen de s’échapper, de s’évader, en faisant des sortes de méditation ultra profondes, de rentrer dans leurs rêves et de pouvoir les contrôler. Et pour avoir fait des enquêtes autour de moi, il y a des gens qui arrivent à contrôler un peu ce qui se passe dans leurs rêves. Ça m’est déjà arrivé une ou deux fois d’arriver à comprendre que je suis dans mon rêve, et moi la seule fois où ça m’est arrivé, je me rappelle que je suis allée voler une tarte aux framboises (rires).

Après c’est super bon les tartes aux framboises… (rires)

Du coup c’est rigolo parce qu’il y a cette prise de conscience que tu es dans ton rêve, et je trouvais super intéressant ce message d’essayer de changer, d’avoir une prise sur la réalité mais en étant dans quelque chose qui est à la base de l’inconscient total. Dans la communauté des shifters, apparemment ils mettent en place un protocole où ils disent « Je vais aller dans l’école d’Harry Potter cette nuit, je vais être ce personnage » et il y en a vraiment qui conditionnent leurs rêves comme ça. Et moi ça m’intrigue, ça me paraît être extrême et on ne saura pas si c’est quelque chose qu’ils espèrent, qu’ils inventent ou qu’ils arrivent vraiment à faire. Mais ça me fascine.

Oui, je crois que la technique c’est de se réveiller régulièrement pendant la nuit… Et comment tu as composé la chanson autour de ce mantra ? Comment ça s’est passé ?

Là en fait, la plupart du temps sur la partie musicale, même si ce n’est pas 100 % cette méthode-là, mais de manière générale, ce sont les riffs de guitare qui viennent en premier. C’est en gratouillant ma guitare, en essayant des choses et en me laissant un peu aller que je trouve des sons qui me plaisent, qui me font vibrer, et où je me dis « ah là je sens qu’il y a quelque chose, un fil que je peux tirer », et pour Dreams c’était vraiment ça : une suite d’accords. Ma manière de composer est beaucoup là-dessus, je fais des accordages très différents selon les chansons. En concert c’est compliqué parce que je suis toujours en train d’accorder ma guitare et de la désaccorder. Ça prend du temps et c’est un vrai sujet. Mais pour composer ça m’aide beaucoup parce que j’ai toujours l’impression de découvrir de nouvelles positions, de nouvelles sonorités, de nouveaux renversements d’accords, ce qui m’inspire énormément. Et là en l’occurrence j’avais une nouvelle guitare que j’ai achetée sur Leboncoin, à 100€, qui est un petit format. J’avais changé le jeu de cordes pour faire en un format qui s’appelle « Nashville », ça veut dire que tu mets trois cordes aigues et trois cordes aigues. C’est une guitare qui sonne de manière très aigue par rapport à une guitare normale. Elle avait déjà un son très particulier, un peu aigu et cristallin. J’ai donc essayé des choses et j’ai trouvé ce riff qui m’a paru trop bien et que j’adore. Et en général je sais que c’est un bon riff quand je peux le jouer pendant des heures et que ça ne me lasse pas (rires).

Les sonorités aussi t’aident parfois ?

Ah, vraiment ! Et puis j’ai une approche de la musique inverse d’académique. Ça ne veut pas dire que c’est mieux qu’autre chose mais c’est en tous cas la manière qui moi me permet de me libérer, et je fais tout à l’oreille. En général je ne sais pas trop ce que je joue en termes de notes, je connais mes accords mais c’est tout. La guitare je l’ai apprise en autodidacte ce qui fait que j’ai un rapport « à l’oreille » et très instinctif. Donc je me laisse vraiment aller en essayant des choses.

Tu parlais aussi du fait que ce morceau t’est venu en anglais, et ça m’a fait réaliser qu’il y a un certain nombre de groupes français, surtout dans le rock je dirais, qui chantent en anglais. Je trouve ça assez intéressant, parce que qu’il y a peut-être cette idée de « distance » là-dedans. Mais toi justement en général tu chantes en français. Est-ce que tu saurais expliquer ce qui t’a poussée à chanter en français, ou bien tu n’y as pas vraiment réfléchi et c’est venu naturellement ?

C’est marrant ce rapport, parce qu’en plus j’écoute très peu de musique francophone, enfin en tous cas dans ma vie de tous les jours j’écoute beaucoup plus de musique anglophone que francophone. J’ai été bercée avec la musique plutôt anglophone. Ma mère écoutait quand-même du Claude Nougaro, mais dans ma famille, c’était beaucoup de jazz parce que mon père était monomaniaque du jazz, et on écoutait assez peu de chansons en français. Et ce qui est marrant c’est que quand j’ai commencé à écrire quand j’avais 13-14 ans, c’est venu en français. Parce que j’adorais écrire, tout simplement. Avant que ce soit des chansons, j’adorais écrire des histoires, et les dissertations à l’école c’était ma passion. J’étais tout le temps en train d’écrire des poèmes, des carnets… J’ai toujours eu des carnets. En fait c’est venu comme ça, en me disant que c’était ma langue, c’est la langue dans laquelle j’arrive à m’exprimer le mieux, et en même temps, en grandissant, ce qui était un peu paradoxal c’est que j’avais du mal à la faire sonner comme je voulais, étant donné que mes influences étaient plutôt anglophones.

Ça a été un travail assez long, et ce dont je suis fière avec cet album-là, ce qui était peut-être moins le cas avec le premier album [A la lueur], c’est que j’ai l’impression d’avoir trouvé, ou en tous cas d’être en train de trouver, même si je pense qu’on ne trouve jamais totalement et qu’il faut toujours chercher. J’aime travailler la langue française pour qu’elle soit onirique et qu’elle ne soit pas trop premier degré. L’avantage d’écrire dans sa langue c’est que les gens comprennent directement ce qu’on veut dire, et moi j’aime bien aussi quand il y a du mystère, et une forme d’interprétation à laisser aux autres. Ce sont des goûts personnels, mais j’ai toujours été touchée par l’art qui permet plein d’interprétations, et plutôt poser des questions que donner des réponses. J’essayais de trouver mon équilibre là-dedans. J’ai quand-même écrit quelques chansons en anglais, justement parce que petit à petit je me suis autorisée à le faire, mais c’est rigolo parce que je trouve ça plus facile d’écrire en anglais la musique, parce que c’est malléable, aussi parce qu’on est des générations qui ont baigné dans l’anglais et dans la culture anglophone. Mais c’est aussi parce que les mots sont plus courts, et on a l’impression qu’ils sonnent mieux en fait.

C’est vrai, même les phrases en général, elles sont plus courtes, tout est raccourci.

C’est ça, en français on passe plus par dix mille chemins pour dire quelque chose. Mais justement ça me passionne la manière dont on utilise les différentes langues. J’adorerais apprendre d’autres langues et écrire dans des langues encore différentes. Ça serait un objectif de vie ça je crois (rires).

Ça viendra ! Et tu parles de « langage » et non pas de « langue ». Ça m’a intriguée, puisque j’ai pensé aux symboles que tu utilises dans tes clips ou sur les réseaux sociaux, notamment la spirale. Ça t’est venu comment et est-ce que tu peux m’expliquer ce que ça représente ?

Ce que j’adore avec les symboles c’est que c’est une manière de donner un indice, et de laisser une liberté d’interprétation. Pour moi ça permet de faire un lien avec les gens, sans imposer ton sens, je trouve ça super intéressant, c’est un échange. Pour moi, une spirale, ça représente des petites portes vers l’Au-delà, des petits portails, et pour d’autres gens, ça va évoquer autre chose, et souvent ces petites choses sont magiques aussi dans cette idée de ne pas imposer un seul sens. Et c’est ça qui est vraiment bien avec la musique et l’art en général. J’ai toujours été très sensible au symbolisme et à tous les langages. La musique est un langage en soi, les notes de musiques sont une manière de s’exprimer, et je trouve ça trop bien de pouvoir utiliser plein de chemins différents pour dire des choses.

A ce propos, le deuxième single qui est sorti, et qui ouvre l’album, grand 8, tu l’as écrit avec un symbole qui fait penser à l’infini et qui peut évoquer d’autres choses. J’imagine que ce n’est pas un hasard.

Oui, pour grand 8, c’est cette idée de cycle aussi. J’ai écrit cette chanson, enfin le texte en tous cas, parce que la musique c’est la première chanson qu’on compose vraiment à trois avec Tony et Clément. Habituellement je viens souvent avec ma guitare-voix, et là c’est la première fois que le morceau vient d’une tourne de synthé, qui a été créée par Tommy au départ. On tripait chez lui et il a trouvé cette tourne de synthé qui est trop belle. Il me l’a envoyée, et après j’ai cherché des choses autour, que j’ai envoyées à Clément. Clément a remanié et a créé un sample qui était super bien, et donc on l’a vraiment composé à trois. Donc cette chanson existe grâce à nous trois, ce qui est trop cool ! Et j’ai posé le texte après coup, la veille où j’enregistrais les voix définitives de l’album. Et je savais que je voulais faire ce morceau pour mes nièces, qui sont grandes maintenant, ce sont des jeunes femmes, elles ont 16 ans et 13 ans. J’avais envie de parler de ce lien, je les ai vues grandir, comme une grande sœur, avec cette idée de cycle infini où on voit grandir des gens, et il y a des personnes qui nous aident à grandir. Et les rôles se renversent à un moment donné. Le cycle de la vie qui fait des grands hauts et des grands bas. C’était ma manière de dire à mes nièces que dans les grands bas, l’important c’est d’avoir des gens pour nous soutenir, et pour nous tirer vers le haut.

C’est vraiment bienvenu en ce moment…

Oui ! La musique est très mélancolique, mais au final les paroles sont pleines d’amour inconditionnel. C’est aussi l’idée de se dire qu’ensemble, on peut faire quelque chose. Et donc ce symbole je l’aime beaucoup pour cette idée de cycle infini. C’est un beau symbole.

Tu as dit que tu as composé grand 8 avec Tommy et Clément, et sur les autres morceaux tu as composé toute seule et vous avez enregistré ou bien vous avez fait d’autres compos tous ensemble ?

Sur cet album, ce n’est vraiment que grand 8 qu’on a composé tous les trois. Tous les autres morceaux étaient des guitare-voix que j’amenais. Alors dans les arrangements on travaille aussi tous les trois, il y en a un auquel je pense en particulier qui s’appelle Saison des pluies, qu’on a quand-même beaucoup rebossé ensemble. Le résultat final ne ressemble pas du tout au mémo voix-guitare que j’avais amené au départ. On fait un peu au feeling selon les morceaux. Ils sont incroyables parce qu’ils arrivent toujours à trouver l’élément juste pour que les titres soient vraiment accompagnés. On s’est bien trouvés parce qu’il y a quelque chose de très fluide et évident dans la manière de travailler ensemble.

Et pour le premier album vous composiez davantage ensemble ?

Ce n’était pas tout à fait la même équipe. Clément n’était pas encore avec nous. C’était un autre bassiste, Jonathan Mathis. C’était des compositions à moi qu’on avait arrangées tous ensemble, avec une grande part de compo-arrangement collective, et c’est un ingé son et réalisateur qui s’appelle Stéphane Piot qui nous avait aidés à réaliser l’album. J’avais moins de décisions sur la manière d’enregistrer, c’est Stéphane qui chapeautait l’ensemble de la direction artistique avec nous. Et j’étais plus jeune, j’avais moins confiance en mes choix. J’avais plus de mal à m’affirmer et je laissais plus de place à la décision collective, et à ce que tout le monde avait envie de mettre dans les morceaux.

Ça te convenait finalement ?

Oui, à ce moment-là, j’avais besoin de ça, et c’était super intéressant comme travail. Mais là ce qui est super avec ce nouvel album, c’est qu’on a tout fait nous-même ! On a enregistré nous-mêmes. C’était la première fois que j’enregistrais mes voix toute seule.

C’est très gratifiant j’imagine.

Quand tu es contente du résultat, c’est hyper gratifiant. Et quand on te dit que ça sonne bien, aussi, parce que là ce qui est super aussi c’est qu’on a mis toutes nos compétences. Clément et Tommy sont hyper forts en enregistrement. On a pu juste se mettre tous ensemble, et faire du travail d’orfèvrerie, faire exactement ce qu’on voulait. Et c’était super parce que du coup j’ai l’impression d’être allée au bout de mes idées.

La suite de l’interview se trouve ICI. Cette deuxième partie se concentre notamment sur l’engagement de Caïman en faveur de la solidarité.