Rencontre avec Caïman – Partie II

Caïman – © Elisa Grosman

Voici la deuxième partie de l’interview avec Caïman, à l’occasion de la sortie de son deuxième album, Dreamcore, vendredi 31 octobre. Nous avons parlé de son engagement militant et de résistance et de solidarité dans et en dehors de la musique, de sa rencontre incroyable avec Chantal, et de la scène musicale lyonnaise effervescente.

A la première écoute de ce deuxième album, Dreamcore, ou si on écoute d’une oreille distraite, on ne se rend pas compte de tous les détails. Mais en réécoutant au casque par exemple, on entend tous les sons travaillés. A la fois la musique paraît simple mais il y a en fait plein de petites touches, on peut réécouter ton album plein de fois, et il y a ce côté nostalgique et mélancolique mais en même c’est toujours assez lumineux je trouve. C’est le ressenti que j’ai eu en l’écoutant !

Trop cool, ça me fait plaisir.

Tu parlais de Saison des pluies un peu plus tôt, dont l’intro est très jolie. Tu as composé ce titre au Rwanda, peux-tu me raconter son histoire ?

Oui, avec plaisir. En fait, j’ai une histoire avec le Rwanda qui est ancienne. Quand j’avais 13 ans, un jour en allant au conservatoire de musique pour faire mon cours de solfège, je suis passée devant un magasin qui m’a paru hyper exotique, qui s’appelait Les Mille Collines, c’est le surnom du Rwanda. Je suis rentrée dans ce magasin. Il y avait de l’artisanat incroyable, et il y avait une jeune femme qui s’appelait Chantal. Elle devait avoir 20 ans et quelques, et on est devenues amies.

C’est quelqu’un qui a été super important dans ma conscience du monde. Je pense qu’avant de rencontrer Chantal, je ne captais pas qu’il y avait un monde au-delà de Romans-sur-Isère (rires). J’ai eu cette prise de conscience à partir du moment où je l’ai rencontrée. Elle avait vécu le génocide à l’âge de 8 ans, fait des études un peu partout, et monté son petit commerce à Romans-sur-Isère. C’est une personne assez exceptionnelle, avec une force et une résilience très inspirantes. Elle m’a énormément inspirée pour beaucoup de choses, entre autres pour se dire « ce n’est pas parce que t’es une meuf que tu peux pas monter sur scène et dire ce que tu as à dire », ce qui a toujours été super important pour moi, pour faire de la musique entre autres, dans un milieu où quand j’étais ado on était dans des bails bien compliqués. On l’est toujours, mais maintenant la parole se libère, ce qui n’était pas le cas il y a quinze ans.

Chantal est restée une amie pendant très longtemps, et je me suis toujours dit que mon rêve serait d’aller au Rwanda pour lui rendre visite parce qu’elle a ré-emménagé là-bas et a monté un lieu artistique très intéressant, d’éco-tourisme, avec des groupes de yoga, de musique, de danse traditionnelle… Elle est super active. Et pour mes 30 ans tous mes proches et ma famille se sont cotisés pour m’offrir le billet pour aller au Rwanda. C’était une des choses dans la to-do list de ma vie ! Je suis donc allée voir Chantal au Rwanda il y a deux ans, pendant un mois, et ce qui était fou c’est qu’elle m’a non seulement fait découvrir le pays mais en plus elle m’a organisé plein de rencontres avec des musiciens locaux. J’ai fait des concert là-bas, rencontré des artistes, c’était un voyage très riche et intense, rempli d’apprentissages et de rencontres. Alors j’y ai joué de la musique.

Une après-midi, c’était la petite saison des pluies, il y avait de vraies trombes d’eau et c’était très impressionnant ! J’ai commencé à jouer ce riff de guitare, et je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Donc je l’ai ramené à Tommy et Clément. On l’a remanié ensemble. C’était une période super intéressante de ma vie où j’ai commencé une psychothérapie pour la première fois, ça correspondait à cette période où je suis allée au Rwanda, comme si je rentrais dans un nouveau cycle. Saison des pluies parle en partie de ce nouveau cycle, comment on arrive à lâcher certaines manières de fonctionner, et comment on grandit. C’est marrant en fait, cet album est beaucoup là-dessus ! Sur les cycles qui se succèdent.

Les différentes vies, dans une vie ! Elle est incroyable cette rencontre avec Chantal, et où cette rencontre t’a menée.

Dans le premier album j’avais écrit une chanson qui s’appelle Amahoro, ça veut dire « la paix » en kinyarwanda, et c’était déjà une chanson pour Chantal, que j’ai emmenée au Rwanda, que j’ai beaucoup chantée là-bas. Ça avait créé plein de liens. J’ai l’impression qu’il y a un lien qui restera toujours, et je rêve d’y retourner pour qu’on puisse faire d’autres projets ensemble. Et il y a la voix de Chantal dans l’album ! A la fin du morceau Roya, c’est elle qui dit un texte en kinyarwanda sur l’abolition des frontières, la résilience, et je suis trop contente qu’il y ait sa voix sur l’album.

Je trouve intéressant le concept de résister par le rêve et l’imaginaire. Il y en a qui vont hurler dans un micro et faire du punk, d’autres utiliser leurs plateformes pour faire entendre leur voix ou celle des autres, ou tout à la fois… Toi tu le fais par le rêve et l’imaginaire d’une manière assez douce finalement, et je pense que toutes les démarches sont intéressantes et répondent à différents besoins. Sur le morceau Roya néanmoins, c’est un peu moins cryptique. Peux-tu parler du message que tu as voulu faire passer avec ce morceau ?

Je me suis dit qu’il fallait écrire une chanson pour les personnes qui sont actives dans l’accueil. On est dans une période historique… Je pense qu’il y a dix ans de ça on nous aurait dit que nous allions vivre ce contexte politique dans dix ans, je n’y aurais pas cru ! Il y a un côté vraiment dystopique et je me suis dit qu’il fallait commencer à être claire dans les messages aussi à des moments. Et là l’idée c’était de dédier une chanson à des gens qui m’inspirent comme Cédric Herrou, parce qu’il a été très médiatisé. C’est un parcours super intéressant d’un mec qui vit et qui est paysan dans la vallée de la Roya, qui fait pousser ses carottes et est très proche de la terre. Il a un métier super dur et ardu, et il accueille des personnes qui arrivent sans rien, qui passent la frontière. Ils sont dans une partie de la France où l’extrême droite va sur le haut des montagnes pour arrêter les gens avec des pancartes en disant « Vous ne passerez pas ! ». C’est fou. Je me suis dit qu’il fallait faire une chanson d’encouragement pour ce genre d’initiative-là, et pour essayer de mettre en avant l’importance des personnes qui portent la solidarité comme une valeur. Cédric Herrou a été attaqué en justice pour « délit de solidarité » ! C’est fou que ça puisse exister.

Surtout après ce qui s’est passé dans l’Histoire il n’y a pas si longtemps ! Et il y a dix-quinze ans en arrière comme tu le disais, on était tous d’accord pour dire que le racisme était mal. Tout est allé très vite.

Il y a un vrai basculement. Donc il y a une vraie dimension où je me dis que j’ai la chance d’avoir une plateforme pour dire ce que j’ai à dire. J’ai la chance d’être sur scène, d’avoir un micro, un mini espace où je peux m’exprimer. Donc je me sens vraiment comme un devoir d’essayer de porter ces valeurs-là, et de lutter contre cette espèce de fascisation, renfermement sur soi, de la peur de l’autre tellement archaïque, que j’ai du mal à comprendre. L’avantage de la musique c’est que ça peut aussi connecter sur certaines choses.

Merci d’en parler. J’ai parfois l’impression que seul(e)s les artistes parlent de tout ça, qu’il n’y a quasiment qu’elles et eux qui le prennent vraiment à cœur et qui vont en parler sur leurs plateformes. C’est bien d’un côté et aussi triste à la fois.

Après, le fait qu’ils aient une voix et une plateforme, ça fait qu’on les entend plus. On a la chance de pouvoir être entendu(e)s dans notre cercle. Je pense qu’il y a plein de gens qui font les choses mais qui sont silencieux, qu’on entend moins. Mais il y a quand-même une réalité, c’est-à-dire que dans les réseaux militants dans lesquels j’évolue, les gens qui se bougent et qui s’activent vraiment et qui essayent de se mettre en quatre pour changer les choses, c’est quand-même principalement des personnes qui n’ont pas le rond, donc ça pose question ! J’habite dans un quartier où il y a plein de gens qui ont des immenses apparts, et il n’y a pas beaucoup de gens qui accueillent les jeunes qui sont à la rue depuis un an dans des tentes*. Ça pose un peu question. Je pense aussi qu’il y a plein de gens qui aident de manière discrète et qu’on ne voit pas spécialement. Il faut motiver les gens à ouvrir les bras et à moins se renfermer dans leur bulle.

Les gens sont un peu renfermés dans leur quotidien, déprimés et blasés, ça crée une sorte d’apathie.

Et là on est dans un truc effréné de productivité, je pense qu’il y a plein de gens qui ont l’impression qu’ils n’ont pas la place pour aider, ce que j’entends. On est dans quelque chose d’enfermant, chacun dans son rail. Nous notre rôle c’est un peu ça, d’essayer de montrer que les rails, on peut en sortir, aider, faire des détours.

Pour en revenir à ta musique, les dénominations sont très variées : indie folk, folk gothique, indie sorcellerie, dream pop et folk rock. Quels artistes ou styles t’inspirent ?

Il y a plein de choses, j’ai toujours écouté plein de musiques différentes. C’est marrant ce que tu disais sur le fait d’exprimer un peu un même message mais de plein de manières différentes, ça j’adore. A partir du moment où les gens ont des choses à dire, une urgence de s’exprimer, j’adore. Donc en gros j’écoute beaucoup de punk aussi, de rock. Adolescente j’écoutais beaucoup de metal, un de mes groupes fétiches était Tool. Et en même temps j’écoute énormément de folk. Je suis inspirée par beaucoup de choses variées. Ces dernières années, il y a une artiste française qui n’est pas dans les styles que j’ai l’habitude d’écouter et que je trouve incroyable, c’est OKLOU. Elle fait de l’hyperpop, de la musique de club mais sans percussion. Elle ne fait que du synthé, elle travaille ses attaques de synthé d’une manière précise. Ça me touche de ouf, je pense qu’on est d’une génération très similaire, il y a plein de choses qu’elle arrive à mettre dans sa musique qui m’évoque des choses de mon enfance. Sinon, c’est beaucoup de folk, j’ai écouté Radiohead à fond quand j’étais ado…

Ça s’entend !  

Oui, ça s’entend aussi dans notre mix de synthé. Et j’écoute du Joni Mitchell, et en ce moment j’écoute beaucoup Courtney Barnett en rock australien, j’adore son espèce de nonchalance, ça fait du bien. Marika Hackman aussi en indie folk / indie rock. Il y a plein de choses, et plein de groupes locaux trop cool aussi !

Je voulais t’en parler justement parce que je me suis récemment plongée dans les groupes locaux lyonnais ! Vous êtes hyper soudés et tous potes, et vous collaborez un peu tous ensemble en fait. Je m’en suis rendue compte encore hier avec Lùlù qui faisait la première partie de Sprints au Marché Gare. Luc Simone, le chanteur de Lùlù, a fait la pochette de ton nouvel album.

Tout l’artwork, c’est Luc ! Ce qui est trop cool avec la scène lyonnaise, même si je n’ai pas de comparatif car je suis arrivée ici il y a quelques années, j’ai fait un autre métier avant, donc je suis quand-même assez novice dans le milieu, mais de ce que j’ai compris d’autres témoignages, c’est qu’à Paris, comme c’est la capitale, c’est un peu la jungle parce qu’il y a énormément de monde et qu’il faut tirer son épingle du jeu. Donc ça n’a pas l’air d’être une scène facile, en tous cas en tant que musicien-artiste. Et Lyon c’est très actif, il y a beaucoup de groupes, beaucoup de gens et beaucoup d’artistes très variés et très solidaires. Moi je l’ai vraiment vécu comme ça. Quand je suis arrivée à Lyon, les premières personnes que j’ai rencontrées dans le milieu, c’était d’autres artistes qui m’ont aidée à ouvrir des portes. Et je pense que je ne serais pas du tout musicienne professionnelle s’il n’y avait pas eu Melba qui est une amie à moi qui fait de la pop. On ne fait pas du tout la même musique mais en fait elle a ouvert plein de portes et elle m’a donné de la confiance en moi, et on est un peu tous dans ces cas de figure de se soutenir, de se serrer les coudes. Et c’est une chance énorme en fait. Ça crée plein de liens, plein de synergie, de l’envie de bosser ensemble, et je trouve ça super précieux en fait.

Et vous vous influencez aussi j’imagine, à fusionner des genres…

Oui, tu vois, toute la partie rock indé avec Lùlù, Irnini Mons, Altwain… Bon après il y a plein d’autres groupes que je connais moins !

Sympa ton t-shirt Johnnie Carwash d’ailleurs ! Merci pour ton temps.

*Actuellement, plusieurs centaines de mineur(e)s isolé(e)s étranger(e)s survivent dans des tentes installées dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, faute d’hébergement proposé par la Métropole de Lyon.

Pour en savoir plus et/ou aider : https://www.helloasso.com/associations/exile-es-soutiens-lyon/formulaires/1

Pour suivre les actions du Collectif Soutiens/Migrants Croix-Rousse sur Instagram : @collectif_soutiens_migrants_xr